Hier, je suis tombé sur une vidéo YouTube humoristique sur les dangers de ChatGPT et de l’IA générative dans le monde professionnel. Le ton était léger, les situations caricaturales, mais le message sous-jacent était lourd de conséquences.
Les métiers intellectuels et créatifs seraient condamnés. Les designers n’auraient plus d’idées. Les actrices seraient remplacées par des avatars. Les humains, eux, seraient relégués aux métiers manuels, seuls encore hors de portée des machines.
On rit, un peu jaune. Et derrière l’humour, une angoisse diffuse affleure : si même l’intelligence et la créativité deviennent automatisables, que reste-t-il de nous ?
Mais plus je regardais cette vidéo, plus je me disais que le problème n’était peut-être pas l’IA. Le malaise semblait venir d’ailleurs. De plus profond. De plus ancien.
Derrière les discours anxiogènes, la question n’est peut-être pas la disparition des métiers, mais le lien entre IA générative et sens du travail dans un monde devenu complexe.
L’IA générative ne fait pas que produire du texte, des images ou du code. Elle vient heurter une confusion que nous entretenons depuis longtemps : celle entre le métier et l’identité.
Pendant des décennies, surtout dans les sociétés occidentales, on a appris à se définir par ce que l’on fait. “Je suis designer.” “Je suis juriste.” “Je suis ingénieur.” Ce “je suis” n’était pas anodin. Il donnait une place, une reconnaissance, un sens prêt-à-porter.
Lorsque l’IA commence à faire “quelque chose qui ressemble” à ce que nous faisons, ce n’est donc pas seulement une compétence qui est menacée. C’est un récit de soi.
Et c’est là que les réactions divergent fortement.
Face à l’IA générative, on peut observer au moins quatre grandes manières d’être au travail. Ce ne sont pas des cases fermées, mais des zones de positionnement, souvent mouvantes.
Je vaux parce que je fais mieux que les autres ce que je fais.
Ce sont celles et ceux qui ont investi une grande partie de leur vie à devenir très bons dans un domaine précis. Leur expertise est réelle, souvent impressionnante. Mais elle est aussi devenue une colonne vertébrale identitaire.
Quand l’IA s’invite dans leur champ, la peur n’est pas seulement économique. Elle est existentielle. Si une machine peut faire une partie de mon travail, que reste-t-il de ce qui me définit ?
Leur chemin de cohérence ne passe pas par le rejet de l’IA, ni par l’abandon de leur savoir. Il passe par un déplacement plus subtil : décoller l’expertise de l’identité, et réinvestir ce que la machine ne peut pas porter seule. Le jugement, la responsabilité, la transmission, la capacité à dire ce qui a du sens dans un contexte donné.
Exemples fréquents :
Je vaux parce que je fais émerger quelque chose de cohérent.
À l’opposé apparent, on trouve des profils moins spécialisés, parfois qualifiés autrefois de “dispersés”. Ils n’ont jamais tiré leur valeur d’une compétence unique, mais de leur capacité à relier, structurer, assembler.
Pour eux, l’IA n’est pas une menace. Elle est presque une évidence. Un levier. Un prolongement naturel de leur manière de penser.
Ils ne cherchent pas à être la meilleure pièce du système, mais à faire tenir l’ensemble. Leur défi n’est pas d’exister face à la machine, mais de ne pas se dissoudre dans une orchestration sans intention, où tout serait techniquement possible mais humainement vide.
Exemples typiques :
Je sais que je suis utile parce que je vois directement l’effet de ce que je fais.
Souvent convoqués comme contre-exemple, ils rappellent une chose essentielle : tout ne se joue pas dans l’abstraction. Le geste, la présence, la relation directe au réel demeurent profondément humains.
Ces métiers ne sont pas figés hors du progrès, mais leur rapport au sens est souvent plus incarné. L’IA peut les assister, les transformer à la marge, mais elle ne remplace pas ce lien direct avec le monde matériel.
Ils rappellent, parfois malgré eux, que l’intelligence n’est pas qu’une affaire de calcul ou de production symbolique.
Exemples :
Je fais ce qu’on attend de moi, correctement, mais sans savoir très bien pourquoi.
C’est peut-être le groupe le plus nombreux, et le moins visible.
Des personnes qui occupent des rôles intellectuels sans y être profondément alignées. Elles ont accepté une place, souvent raisonnable, parfois valorisée, mais sans conviction intérieure forte.
Elles savent faire. Elles s’adaptent. Elles remplissent les attentes.
Mais le sens a longtemps été externalisé : fourni par le statut, la structure, le cadre.
L’IA ne les remplace pas. Elle enlève le décor.
Quand une machine produit sans effort ce qui constituait leur contribution, une question surgit, difficile à éviter : si même une IA peut faire cela, pourquoi est-ce que moi, je le fais ?
Certains resteront dans ce malaise. D’autres transformeront ce déplacement en trajectoire consciente, souvent vers des rôles de cohérence, de sens, ou d’orchestration.
Exemples fréquents :
Ce déplacement n’est pas seulement individuel. Il est largement systémique.
Le système éducatif a longtemps été conçu pour un monde relativement stable. Sa mission implicite était de distribuer des places fonctionnelles. Apprendre correctement, s’orienter, s’insérer.
Ne pas savoir ce que l’on voulait faire de sa vie n’était pas un problème. La société proposait des rôles, et beaucoup les acceptaient. Le sens pouvait être différé, voire délégué.
Ce modèle a produit des individus compétents, adaptables, mais peu entraînés à formuler leur propre intention. Faire sans toujours se demander pourquoi est devenu une compétence valorisée.
L’IA rend cette délégation du sens de plus en plus difficile.
Pour s’y retrouver, il est utile de disposer d’un repère. Non pour se classer, mais pour se situer provisoirement.
On peut penser ces trajectoires selon trois axes simples :
L’axe de l’expertise, du généraliste au spécialiste.
L’axe du sens, du sens fourni par l’extérieur au sens construit intérieurement.
L’axe cognitif, de l’exécution intellectuelle à l’orchestration, c’est-à-dire la capacité à relier, arbitrer, donner une direction.
L’IA progresse très vite sur l’exécution. Elle progresse beaucoup moins sur la capacité à tenir ensemble des dimensions humaines, contextuelles et éthiques.
Ce qui fait la différence aujourd’hui, ce n’est pas tant ce que l’on sait faire, mais comment on se positionne sur ces axes.
La grande rupture n’est pas technologique, elle est existentielle.
Le sens ne sera plus livré avec le rôle.
La société continuera à proposer des fonctions, des statuts, des intitulés. Mais elle aura de plus en plus de mal à fournir des identités stables dans lesquelles se reposer.
L’IA oblige chacun, doucement mais fermement, à reprendre une responsabilité longtemps évitée : celle de choisir comment habiter sa place.
Ce que l’IA générative met en crise n’est pas d’abord notre capacité à travailler, mais notre manière de nous définir à travers le travail. La technologie ne fait qu’exposer une fragilité ancienne : nous avons longtemps confondu compétence, utilité et identité. Tant que certaines formes d’intelligence restaient rares et coûteuses, cette confusion tenait. L’IA rend aujourd’hui cette rareté obsolète.
Dans ce contexte, la question n’est pas tant de savoir si une machine peut produire un texte, une image ou une analyse “équivalente” à celle d’un humain. La vraie question est ailleurs : que devient le sens du travail quand la valeur n’est plus portée par l’effort intellectuel visible, mais par la capacité à orienter, interpréter et assumer des choix ? L’angoisse qui émerge n’est pas celle de l’inutilité, mais celle de l’absence de récit intérieur.
Cette crise est existentielle parce qu’elle touche à ce qui nous faisait tenir : l’idée qu’un métier, une expertise ou un statut suffisent à dire qui nous sommes. L’IA ne détruit pas cette croyance, elle la rend simplement intenable. Elle oblige à reconnaître que le sens ne se déduit plus automatiquement d’un rôle, mais qu’il doit être construit, maintenu, parfois réinventé.
C’est pourquoi les débats purement technologiques passent souvent à côté de l’essentiel. On y parle de performance, de remplacement, d’automatisation. Mais ce qui se joue en profondeur concerne le rapport intime que chacun entretient avec ce qu’il fait, et avec les raisons pour lesquelles il le fait. L’IA agit ici comme un miroir froid : elle reflète nos routines, nos automatismes, et parfois le vide que nous avions appris à ne plus regarder.
Dans ce miroir, certains verront une menace. D’autres y verront une occasion rare : celle de reprendre la main sur le sens, non plus comme un héritage social, mais comme une responsabilité personnelle. Et c’est peut-être là que se dessine la véritable ligne de fracture de notre époque, bien plus que dans la simple opposition entre humains et machines.
Voici un tableau synthétique pensé comme un outil de repérage, pas comme un verdict.
Chaque ligne décrit une posture dominante, avec sa logique interne, sa fragilité et son chemin possible vers plus de cohérence.
| Type | Posture dominante | Phrase intérieure implicite | Risque principal | Chemin de cohérence |
|---|---|---|---|---|
| Experts identitaires | Forte spécialisation, identité adossée au savoir-faire | « Je suis ce que je sais faire, et je dois rester excellent. » | Crise identitaire quand la production devient automatisable. Défense du territoire, rigidification, amertume. | Décoller l’expertise de l’identité. Passer de la production au jugement, à la transmission, à la responsabilité contextuelle. |
| Non-experts orchestrateurs | Vision globale, assemblage, intelligence relationnelle | « Je crée de la valeur en reliant, en donnant une direction. » | Se perdre dans l’outil, devenir un simple gestionnaire de flux IA sans intention propre. | Clarifier une boussole intérieure. Assumer une vision, des choix, une responsabilité humaine explicite. |
| Artisans du réel | Rapport incarné au travail, utilité tangible | « Je vois concrètement à quoi je sers. » | Invisibilisation sociale, réduction à une “fonction de secours” face à l’IA. | Revaloriser le geste, la présence, le soin du réel. Intégrer l’IA comme soutien, pas comme finalité. |
| Déplacés silencieux | Adaptation sans appropriation du sens | « Je fais ce qu’on attend de moi, sans trop me poser de questions. » | Vide de sens quand la tâche perd sa justification. Attente passive d’un nouveau rôle assigné. | Transformer le déplacement en mouvement choisi. Réinternaliser le sens, souvent via l’orchestration ou un réalignement plus profond. |
Ce tableau n’est pas une typologie des individus, mais une cartographie des postures possibles dans un monde où le sens ne vient plus automatiquement avec le rôle.
Ce qui devient décisif à l’ère de l’IA, ce n’est pas le type, mais la capacité à changer de posture consciemment.
Avenir Cohérence parle de cela.
Non pas d’un alignement parfait, ni d’une vocation spectaculaire, mais d’un mouvement conscient dans un monde complexe.
L’IA ne nous demande pas d’être plus performants.
Elle nous demande d’être plus présents à ce que nous faisons, et surtout à pourquoi nous le faisons.
Certains accepteront de nouveaux rôles et s’y sentiront bien. D’autres transformeront leur déplacement en chemin choisi. Il n’y a pas de réponse universelle.
Mais une chose semble acquise : dans un monde où l’intelligence devient abondante, la cohérence personnelle devient, elle, une ressource rare. Et précieuse.
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